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Il y a des années lumières, je suis redevenue primate, tous mes sens se sont mis en éveil.

J’ai découvert l’odeur singulière d’un tout petit corps qui sortait de moi, celle un peu moins glamour d’une montée de lait intempestive, je me suis habituée très naturellement à me faire baver dessus, à accepter qu’une toute petite chose me réveille des milliards de fois, qu’on fasse de moi un être robotisé prêt à assouvir les moindres désirs d’un autre être humain, comme si le cerveau se mettait en mode veille et que le corps suivait tant bien que mal les instructions qu’on lui ordonnait, instinctivement.

J’ai pleuré de tant de nuits blanches, j’ai très clairement compris le sens des mots « crevasses », « coliques », « réflexe d’éjection fort ». J’ai morflé, mais pas que. Loin de là.

Parce que je me voyais attribuer un rôle magnifique, celui de guider quelqu’un sur le chemin de la vie, lui donner les bonnes cartes à jouer pour se construire, avancer, s’épanouir . Etre l’essence même d’une existence, c’était là une chose bouleversante pour moi.

Et je me suis donné les moyens de me surpasser dans le rôle qu’on m’avait confié. J’ai essayé, j’ai trébuché, j’ai été tantôt merveilleuse maman, tantôt maman larguée, défaitiste.

 Je n’étais pas cuisinière, j’ai passé des heures à me prendre pour une candidate redoutable de Masterchef, mon Babycook est devenu mon meilleur ami et lorsque bébé se tartinait de MA purée de carottes maison que je lui avais concoctée, j’avais l’impression qu’il s’envoyait un repas digne des plus grands chefs étoilés.

Son regard me donnait un pouvoir imaginaire. Je suis devenue une WonderMaman, la super héroïne des prouts sur le ventre et du nœud de portage.

Petit bouchon numérobis est arrivé, quelques temps plus tard. Ma vie était tracée, avec deux lutins dans les bagages, le mariage, la maison, le monospace, les chats et le poisson rouge.

 

Et puis la vie. Celle qui te rattrape et qui parfois te fait comprendre que le bonheur ne se trouve pas toujours derrière toutes les portes, et qu’il ne suffit pas de projets pour le faire exister.

 

Un jour, je suis devenue une demi-maman.

Mon temps plein s’est transformé en temps partiel, ma vie s’est séparée en deux.

De l’autre côté de la barrière, un papa, tout aussi aimant, tout aussi investi. Possibilités restreintes.

En se séparant du parent opposé, on se voit obligé de se passer les petits lutins d’un côté et de l’autre de la barrière, sans broncher, pour que chacun garde des petits moments découpés de bonheur furtif, de participer un tant soit peu à leur éveil, leur éducation.

Et culpabiliser de voir le temps s’envoler sans qu’on ne puisse jamais réellement profiter de leur présence.

 BD « Je suis une super maman » Sylvia Douyé et AstridM Editions Vents d’Ouest (Glénat)

Alors WonderMaman réinvestit ses supers pouvoirs et reprend seule les commandes.

Seule.

A cette solitude s’ajoute un épuisement. Parce que WonderMaman est sur tous les fronts.

Elle se doit d’être irréprochable au travail, les poches se voyant camouflées par les peintures de guerre. La voilà prête au combat .

 Elle se doit de ne pas se noyer sous l’amoncellement du linge, de la vaisselle ou ne pas s’exploser le pied dans le champ de mines qu’est devenu le coin jeux (ou « l’appartement jeux »)

Elle devient arbitre, n’a jamais de répit, les deux parties adverses toujours prêtes à l’affrontement. 

Elle n’a jamais le temps de les aimer comme il faut. Elle les aime fort, de loin, entre deux créneaux, boulot, nounou et activités extrascolaires.

Elle court, elle jongle, elle se transforme de nouveau en robot. Automatismes, temps qui passe. On est vendredi, ils repartent de l’autre côté de la barrière.

 

Je suis une demi-maman, et je culpabilise, toujours. Parce que je ne suis pas une Bree Van de Kamp, loin d’être organisée, méticuleuse, je brode, je fais au mieux.

Parce que la société te fout la plus énorme des pressions et va hypocritement te pondre des documentaires mélodramatiques sur le burn out maternel.

Je culpabilise car dans tout le joyeux bordel qu’est notre vie à mi-temps, je me libère ailleurs, par le biais d’une activité un soir par semaine et que je fais venir une garde à domicile pour ça.

Je culpabilise car je crie, souvent, je baisse les armes, j’abdique devant l’adversaire haut comme trois pommes. Parce que je n’ai aucune épaule sur laquelle me libérer au quotidien, parce qu’ils le savent et qu’ils en jouent.

Je culpabilise parce que financièrement je rame, que non, une maman solo ne veut pas dire blindée d’allocations, que je vais bosser pour redonner aux gardes à domicile qui s’occupent de mes enfants à ma place.

Et que le peu de salaire en plus que l’on voudra bien m’accorder, il sera retirée dans le peu d’aides que je peux espérer de notre cher système social en restant une maman active.

 

Parfois je me demande l’intérêt de tout ça.

D’une demi-maman, avec mon travail je deviens un quart de maman. Et le peu de force qui me reste sur mes temps libres, j’essaye de l’investir dans des activités ludiques. Mais parfois l’envie n’est même plus là.

 

Il était une fois une WonderMaman un peu bancale, tu sais celle que tu vois courir tous les matins avec ses lutins débraillés à côté d’elle, pour ne pas arriver en retard à l’école ?

Une WonderMaman aux pouvoirs un peu fatigués mais toujours actifs, qui trouvera toujours un peu de temps pour créer une méga pizza en pâte à modeler, imiter à la perfection tous les animaux de la ferme de l’histoire du soir ou se faire une méga boum à trois sous fond de Reine des Neiges ou de Violetta (rêvez pas les cybermums, à 7 ans ta fille elle te rit au nez quand tu lui proposes L’âne Trotro, trop trop rigolo….).

Cette WonderMaman, elle te fait un petit clin d’œil à toi demi-maman, maman sous Magné B6, maman qui a parfois du mal à écouter Dolto ou qui ne sait plus comment appliquer ses conseils.

Parce qu’on nous tartine d’attitudes à adopter et de jugements de valeur.

Mais quand ton lutin te dessine sa vie avec des soleils, des cœurs et des ptits zozios…

Qu’il te dit que t’es « trop belle maman » quand t’as ta tronche de Chewbacca du matin…

Et que finalement, dans ses cris qui te hérissent le poil à chaque fois qu’il met en route son mégaphone tu entends un grand éclat de rires…

Dis-toi bien que le lutin, il est heureux avec toi et qu’ailleurs, demi-parents ou non, c’est certainement tout aussi compliqué.

 

Je suis devenue une maman à temps partiel. Mais je suis remplie d’eux au quotidien, qu’ils soient présents ou non. Je saurai toujours au fond de moi que je suis une bonne maman, au fond, même si j’ai parfois du mal à m’en convaincre.

Ce qui se passe, là, à l’intérieur, c’est ça mon repère, c’est là où je prends la température, où je puise ma force.

 

Je reste leur essence, ils sont devenus mon carburant pour avancer.